Post-docs

Arnaud BERTINET

Évacuer le musée, entre sauvegarde du patrimoine et histoire du goût, 1870-1940

Lorsque la protection des collections publiques française est évoquée, les ravages de la Première Guerre mondiale, l’évacuation des œuvres des musées nationaux vers les châteaux de la Loire en 1939, ou encore l’action de Rose Valland lors de la Seconde Guerre mondiale, sont les exemples qui viennent spontanément à l’esprit. Pourtant, il existe deux précédents à ces décisions. En effet, fin août 1870, les musées impériaux organisent la première mise en sécurité des collections publiques d’un État. Le Louvre est seul concerné par ce premier ordre d’évacuation, mais rapidement, une circulaire de protection est envoyée à l’ensemble des musées de France10. On décide d’abriter en priorité les collections des tableaux et des dessins, plus aisées à déplacer jusqu’au lieu de dépôt retenu : l’Arsenal militaire de Brest. 293 tableaux ont été évacués à Brest, la moitié des tableaux recensés comme les plus « précieux » du Louvre sous le Second Empire. La liste précise de ces œuvres existe en deux exemplaires, accompagnée de 130 fiches rédigées au moment de la mise en caisse – sans doute par Frédéric Reiset, conservateur des peintures du Louvre – et d’un inventaire daté du retour des œuvres. Dans la caisse 1 du Grand Salon – l’équivalent de la caisse LP0 qui, en 1939, abritera La Joconde –, est placée la pièce la plus importante pour les conservateurs de l’époque: La Belle Jardinière de Raphaël, accompagnée de La Femme hydropique de Gérard Dou. Le Grand Salon et les deux premières travées de la Grande Galerie sont entièrement évacués au 2 septembre. Le choix de ces salles souligne la prédominance dans l’esprit et le goût des conservateurs de l’époque des peintures italienne et hollandaise. De même, en 1914, après de nombreux atermoiements, il est à nouveau décidé d’évacuer les collections du Louvre, auxquelles s’ajoutent des œuvres de Versailles et du musée de Cluny. Une nouvelle sélection d’œuvres est effectuée et les œuvres sont envoyées à Toulouse et placées dans l’église des Jacobins.

Lors de ces trois évacuations – 1870, 1914, 1940 –, des listes d’œuvres à protéger en priorité ont été dressées par les conservateurs du Louvre et des musées nationaux. Pour quelles raisons La Joconde remplace-t-elle La Belle Jardinière dans les priorités d’évacuation entre 1870 et 1940 ? Quelles valeurs et quelles visions du patrimoine ont guidé ces hommes dans la mise en place de ces inventaires ? Quels écrits ont influencé l’évolution des listes d’œuvres évacuées entre 1870 et 1940 ? Quel rôle a pu avoir sur ces listes le développement de l’histoire de l’art et la formation d’identités patrimoniales en Europe ? La peinture est-elle toujours prédominante en 1914 et 1940 ? Quels sont les éventuels « objets de consensus » présents dans ces trois listes ? Notre recherche, inédite, s’articulera autour d’une étude comparée de ces listes, recontextualisée dans le cadre des politiques de préservation des collections patrimoniales. La prise en compte de l’évolution des réflexions au cours de cette période, longue et cruciale pour la politique patrimoniale, offrira des éléments essentiels pour une histoire politique du patrimoine et une histoire idéologique du goût, tout en soulevant des pistes supplémentaires pour une connaissance globale des enjeux nationaux et transnationaux des politiques patrimoniales contemporaines.

Laboratoires d’accueil: INHA / INP