Post-docs

Cécile BARGUES

Dada, ses suites, et les « primitivismes » Raoul Hausmann,<br/>Tristan Tzara, Jean Arp, Sophie Taeuber et Marcel Janco face aux arts dits « autres »

Pour Raoul Hausmann, le propre de Dada serait de « se [comporter] de nouveau primitivement avec le monde». On sait que des sculptures et masques d’Afrique furent exposés à Zurich, des « soirées nègres » données au Cabaret Voltaire, ou encore que des dessins d’enfants furent inclus à la Foire internationale de Berlin. Mais le mouvement outrepasse d’emblée la fascination esthétique pour ces altérités et offre une position décillée face aux rêves et fantasmes de lointains ailleurs en les projetant au contraire ici et maintenant.

Coiffé des masques conçus par Marcel Janco, Tristan Tzara laisse comme Jean Arp ou Sophie Taeuber parler celui qu’il nomme son « autre frère », au gré d’un carnaval primordial, d’une « fête des fous » grotesque et macabre, et tous se situent en cela à l’opposé d’ « un primitivisme formel » qu’ils détestent. Après avoir publié des textes africains, aborigènes et maoris bien avant que Marcel Mauss n’attire l’attention des surréalistes sur les potentialités des poésies orales, Tzara constitue une collection de premier ordre de ces objets d’Afrique et d’Océanie « qu’une fausse classification, écrit-il, a placés dans le compartiment de la primitivité et que de hargneux champions de notre triste civilisation traitent de ‘‘sauvages’’ » ; il donne plusieurs articles scientifiques à ce sujet. Dans le même temps, Raoul Hausmann se consacre pour sa part à l’ethnologie et à l’anthropologie. Arrivé à Ibiza en 1933, le dadasophe se passionne pour l’ « architecture sans architecte » de l’île, et publie des études à ce propos tout aussi bien dans A.C. que dans la Revue anthropologique. Ses recherches le conduisent à interroger la notion du « primitif » et au-delà l’idée même de spontanéité, puisqu’il en vient à ébaucher une « nouvelle histoire de l’art » et une théorie de la vision « éidétique » appuyée tant sur le dessin d’enfant que sur les peintures rupestres.

Dada, sorti de l’ornière de ses bornes chronologiques généralement admises (1916-1923), se place tout du long sous le signe d’un syncrétisme des primitivismes. Celui-ci est pensé à la fois comme une arme, un outil contre- culturel, et une alternative civilisationnelle. Tzara rappellerait après-guerre que les dadaïstes étaient à la fois sujets et objets de leur démonstration : ils la vivaient. Ainsi s’agit-il de trouver un équivalent au « primitif » au cœur de l’art européen, et par là de porter la contestation en son sein. Marcel Janco écrit : « Mais l’ ‘‘art’’ ? L’art est une grande aventure, il n’est pas du tout obligatoire. Plus vrai le grossier que le délicat, plus efficace l’insulte que le compliment, plus sûres les odeurs que les parfums, plus immense l’artiste inculte des cavernes que celui d’aujourd’hui, plus belle la laideur que la ‘‘beauté’’. »

Laboratoires d’accueil: HiCSA / Musée du Quai Branly