Micro-projets

Un lieu de musique réinvente-t-il la ville ? La Philharmonie de Paris, enquête interdisciplinaire sur l’édification d’une salle

Présentation

Depuis la fin des années 1980, l’art et la culture sont mobilisés par les politiques urbaines comme une ressource pour l’économie postindustrielle et l’attractivité des métropoles, mais aussi comme des outils de « réparation » des interstices de la cité et de liaison entre ses différents acteurs. Des festivals, des lieux, des équipements culturels se multiplient et fédèrent des ambitions de démocratisation et de démocratie culturelles, de lien social, de développement local, touristique, et d’identification de territoires singuliers. Dans ce contexte où une topographie symbolique des lieux culturels se dessine, associant architecture iconique et réhabilitation d’espaces à l’abandon, la musique apparaît comme l’un des nouveaux moteurs du développement urbain. À Sao Paulo, San Francisco, Rio de Janeiro, Porto, Hambourg, comme dans de nombreuses métropoles, un ample mouvement de constructions ou de réhabilitations de salles de concert se diffuse. Paris ne fait pas exception. Les pouvoirs publics ont ainsi engagé deux projets de salles symphoniques qui doivent être inaugurées entre 2013 et 2014 et entraîneront une reconfiguration profonde de l’offre musicale parisienne : la Philharmonie de Paris sur le site de la Villette – salle de 2 400 places dont la réalisation a été confiée à l’architecte Jean Nouvel – et l’auditorium de Radio France, doté de 1 400 places. Soit deux salles dédiées à la musique symphonique situées aux extrémités nord-est et sud-ouest de la capitale. Quelles sont les relations entre un équipement musical et l’espace urbain ? Dans quelle mesure l’édification d’un lieu de musique génère-t-il une recomposition des publics et des territoires (espaces environnants, réseaux culturels, projet urbain) ?

Initié par le Centre de recherches interdisciplinaires sur l’Allemagne (CRIA), qui interroge depuis de nombreuses années les espaces et lieux de musique en Europe, le présent projet rassemble une équipe pluridisciplinaire constituée d’historiens, de musicologues, de géographes, d’architectes, de sociologues et d’anthropologues autour du terrain de la Philharmonie de Paris, à l’horizon de son ouverture prévue en 2014. Cette recherche bénéficiera d’une perspective comparative avec la Ville de Berlin, où a été construit, avec la Philharmonie de Hans Scharoun (1963), l’archétype du lieu de musique contemporain, qui a influencé les édifications postérieures de salles symphoniques. Une étude croisée entre Paris, Berlin, mais aussi Hambourg – dont le chantier en cours de l’Elbphilharmonie s’inscrit dans un projet de requalification urbaine de la zone portuaire –, doit permettre de mettre en lumière la singularité des inscriptions de la scène musicale dans une ville et la circulation internationale de modèles de développement culturel. Elle viendra enfin approfondir les travaux existants sur les liens entre musiques et espaces en renouvelantles catégories d’analyse des liens entre territoires, pratiques et politiques culturelles.

Fortement engagée dans une démarche réflexive, sensible aux attentes des différents acteurs du projet de la Philharmonie et du Parc de la Villette, et soucieuse d’accompagner un processus en cours, l’équipe réunie entend développer une recherche-action, mobilisant l’ensemble des acteurs – Philharmonie, parc de la Villette, populations habitantes, responsables de politiques culturelles. Le projet bénéficie d’ores et déjà du partenariat de l’association « Philharmonie de Paris » (et impliquera également l’Établissement public du Parc de la grande Halle de la Villette (EPPGHV).

Trois axes de recherche seront développés simultanément :

- La fabrique d’une salle et son insertion dans un espace urbain en recomposition

Il s’agira tout d’abord d’évaluer l’impact de la future salle sur le tissu social et culturel existant et de qualifier la relation des populations à l’architecture de la Philharmonie et à sa fonction dans la ville. Comment la musique est-elle mobilisée dans le cadre de réagencements territoriaux à l’échelle d’un projet urbain ? Comment agit-elle sur les dynamiques de recomposition territoriale (gentrification, mise en tourisme, etc.) ? Dès la rentrée universitaire 2012-2013, les architectes des ENSA Paris-Malaquais et Paris-La Villette associés au projet imagineront avec leurs étudiants de master des aménagement de parcours ainsi que des programmes de réaménagements urbains (Porte de l’Ourcq, espace périphérique et Halle aux cuirs), inspirés des réflexions contemporaines sur la « mobilité douce ».Ces propositionss’enrichiront des recherches menées par les ethnologues et les géographes sur les pratiques du cheminement (observations éthologiques) à l’intérieur du parc de la Villette et sur l’évaluation de la distance (réelle ou appréhendée) entre la salle et ses points d’accès par les publics. Des enquêtes qualitatives seront réalisées auprès des acteurs culturels de Pantin, d’Aubervilliers et des habitants du quartier de la Villette (parcours commentés, cartes mentales, entretiens de groupes et observations ethnographiques). Enfin, la coexistence d’espaces fonctionnels différents et la multiplication d’acteurs sur le territoire, les nombreuses fractures et désarticulations des espaces et l’importance des disparités sociales existantes, renforcées par l’arrivée de nouvelles populations et de nouveaux usages, entraînent de nombreux enjeux liés à la gestion des espaces. Des collaborations sont d’ores et déjà engagées avec le Centre Marc Bloch de Berlin et Thierry Delpeuch,sociologue du droit et de la justice (CMB, Institut de sciences politiques/ENS Cachan), afin de travailler sur les différents acteurs mobilisés pour la sécurité, sur leurs interrelations (entre corps privés et publics) et les écarts entre modes de connaissance rationalisés et savoirs pratiques. Ce volet permettra de construire des outils d’analyse et de prévention situationnelle.

-Les territoires renouvelés des pratiques culturelles

La multiplication de lieux dédiés à la musique apparaît à une époque où, paradoxalement, l’apparition puis la multiplication des moyens techniques de reproduction sonore ont fait éclater les cadres spatiaux et temporels traditionnels de réception de la musique, modifié les habitudes d’écoute et transformé les rapports sociaux liés à la musique. De nouveaux enjeux apparaissent, liés à la désaffection du public pour les formes les plus institutionnalisées de la musique dite savante, à mesure que les musiques actuelles deviennent le genre musical préféré de toutes les catégories de la population, que ce soient en termes de catégories socioprofessionnelles, de niveaux de diplôme, de genre et, de plus en plus, d’âge. Outre le problème du vieillissement des publics de la musique classique, et leur non-renouvellement générationnel, l’implantation de la Philharmonie sur le site de la Villette, alors que ces publics sont traditionnellement situés à l’ouest, est problématique. Dans quelle mesure la présence de cette nouvelle salle recomposera-t-elle les réseaux de la scène musicale parisienne et, plus spécifiquement, ceux de la musique dite savante ? À l’échelle du parc de la Villette, créera-t-elle des synergies avec les activités proposées par les autres infrastructures culturelles (théâtre, cirque, arts plastiques, danse, etc.) ? L’édification médiatisée d’une grande salle génèrera-t-elle la venue de nouveaux publics, touristes ou habitants des quartiers alentours ?

Une enquête qualitative sur les publics, sur leur relation à la musique, à l’architecture du bâtiment et à sa fonction dans la ville prend dès lors tout son sens. Les chercheurs confronteront tout d’abord les études de publics développées par la Cité de la Musique et les résultats d’une enquête socio-économique par questionnaires auprès des publics de la musique classique de l’Ouest parisien – notamment ceux de la salle Pleyel et du théâtre des Champs-Élysées, où se produisent les orchestres qui seront amenés à jouer à la Philharmonie en 2014 –, afin d’évaluer les rapports d’homologie entre le public cultivé de la Cité de la Musique sur le site de la Villette et celui des grandes salles situées à l’Ouest. Le CRIA collabore d’ores et déjà avec le CESSP (Paris I/EHESS) qui lance un programme de recherche PICRI de la Région Île-de-France sur les publics de la musique classique. Enfin, les enjeux liés aux questions de la démocratisation culturelle, mais plus largement à la démocratie culturelle (à l’échelle du Grand Paris) invitent également à mieux connaître les usages culturels des publics de l’Est parisien. Une enquête sur les publics non captifs environnants combinera plusieurs méthodes : questionnaires et entretiens de groupes, techniques d’enquêtes participatives pour suivre les publics de voisinage et les usagers du parc. Il s’agira enfin d’étudier, avant l’ouverture de la salle, les différents modes de médiatisation de la Philharmonie pour entraîner les publics traditionnels de la musique classique à l’est de Paris, ainsi que les actions pédagogiques menées en collaboration avec les différents conservatoires les programmations et les publics du parc de la Villette, des salles environnantes à l’est de Paris (Point éphémère, 104, Atelier du Plateau), à Bobigny (canal 93, MC 93), à Aubervilliers (Laboratoire d’Aubervilliers, théâtre de la Commune, théâtre Zingaro), et à Pantin (Centre national de la Danse, Dynamo).

- Inventer de nouveaux modèles d’action, d’organisation et de médiatisation

La Philharmonie constitue un lieu emblématique au cœur d’un projet de territoire, qui s’inscrit dans une articulation entre un niveau international (par la circulation de modèles et les dynamiques de normalisation du développement urbain) et les spécificités de l’ancrage local. Cette sallle fait-elle modèle ? Quels sont les discours et narrations portés sur elle ? Quelle est la place du chercheur, tour à tour convoqué en tant que « créatif » ou en tant qu’expert de nouveaux modèles de développement urbain ? L’équipe de recherche mènera des entretiens auprès des différents acteurs et une veille de presse internationale afin d’identifier les critères de singularisation de la Philharmonie au sein du panorama mondial et les références internationales mobilisées par les acteurs. Le caractère franco-allemand de l’équipe permettra en outre d’interroger la circulation des modèles culturels entre Paris et Berlin.

 

Objectifs

Ce projet de recherche-action sur l’édification de la Philharmonie de Paris contribue à un renouvellement de différentes approches en sciences sociales et au suivi analytique et réflexif d’un projet urbain en cours. En ce sens, il pourrait conduire à développer un modèle original et créatif de partenariat entre acteurs culturels, élus et chercheurs. Ainsi, la mobilisation de chercheurs sur ce projet urbain permettra d’engendrer des synergies sur un territoire désormais associé à des activités créatives.

Autres partenaires : Philharmonie de Paris, Établissement public du parc de la grande halle de la Villette (EPPGHV).

Membres de l’équipe : Claire Guiu (CRIA/EHESS/ESO),Michael Werner (CRIA/EHESS), Laura Jouve-Villard (CRIA/EHESS), Fanny Gribenski (CRIA/EHESS)

Réseau de chercheurs impliqués dans le programme :

En France :

Co-financeur : Centre interdisciplinaire d’études et de recherches sur l’Allemagne (CIERA)

CESSP (CNRS / Paris I / EHESS)

École nationale supérieure d’architecture Paris-Malaquais (Xavier Dousson, Xavier Fabre, Yann Rocher)

École nationale supérieure d’architecture Paris-La Villette (Édouard Ropars)

Laboratoire « Espaces et Sociétés », CNRS, Nantes (Claire Guiu, Philippe Woloszyn)

Laboratoire Temps, Espaces, Langages, Europe méridionale-Méditerranée (TELEMME-CNRS), Aix-en-Provence (Boris Gresillon)

En Allemagne :

Centre Marc Bloch (Patrice Veit, Thierry Delpeuch)

Humboldt Universität, Institut für Europäische Ethnologie (Prof. Dr. Wolfgang Kaschuba)

Universität der Künste Berlin  (Prof. Dr. Alex Arteaga)

Musikwissenschaftliches Institut, Universität Mainz (Gesa Zur Nieden)

Bureau Export de la musique française à Berlin/ Institut Français (Laurent Coulon, Sophie Schricker)