Micro-projets

Un Collège de Théâtre

Résumé

Ce projet d’un Collège de théâtre résulte d’une double demande. D’une part, du besoin ressenti par des professionnels de la création théâtrale d’un bilan, accompagné d’une réflexion à la fois critique et programmatique, sur les conditions concrètes de leur travail (conditions institutionnelles, matérielles, culturelles, intellectuelles), et de l’autre, du souci chez plusieurs chercheurs travaillant sur la création artistique, non seulement de ne pas se couper de la création en train de se faire et éventuellement d’y participer, mais d’interroger la frontière entre production scientifique et production artistique. Comment le chercheur se positionne-t-il à des degrés divers d’implication dans le travail théâtral ? Toujours la difficulté de conjuguer la réflexion du jeu, et la production d’une pensée des chercheurs.

Le projet s’appuie pour le moment sur la coopération de deux pôles (et devrait s’élargir) :

des chercheurs du Cria (Ehess-Cnrs), groupe de travail sur « Les actes de la création »

Il ne s’agit évidemment là que d’un embryon initial. Le groupe fondateur ne sera constitué qu’avec l’élargissement à d’autres chercheurs et Centres de l’École, comme le CRAL, et, au-delà, du Labex (avec des participations de chercheurs d’autres structures universitaires et à d’autres lieux de théâtre, par cooptation).

le Théâtre des Bernardines, de Marseille, depuis 1987 sous la direction d’Alain Fourneau, est un lieu d’expérimentation et de création, chargé d’accompagner, d’héberger, un travail théâtral innovant. Les Bernardines, fortement impliquées dans le projet, ont notamment obtenu le label « Marseille 2013 » pour accompagner un programme de laboratoire de recherche européen Try-Angle , qu’il réalise en association avec le Tanzhaus de Düsseldorf et l’Espaçao ô Tempo, à Montemor ô Nuovo (Portugal) .

1. Les pratiques réflexives du jeu

Le jeu théâtral est déjà réflexion, tant sur sa réalité physique – des corps circulant dans l’espace et le temps en rapport avec une fiction –, que sur sa propre historicité, dans sa relation aux différentes traditions gestuelles, scénographiques, langagières, avec, ou contre lesquelles il se forme. Il est animé par une « parole du dedans », parole des métiers de la scène, à la fois réflexive et performative. Cette réflexion peut s’autonomiser en discours sur le théâtre et se confronte alors à la réflexion externe et ex post des critiques et des chercheurs. Un objet de travail, en interaction entre créateurs et chercheurs, devient le passage entre la pratique du jeu et les paroles qui le construisent et/ou l’analysent. Avec deux directions :

1.1. Autour d’un corpus : Louis Jouvet et la « mécanique interne du métier ».

L’étude des écrits de Louis Jouvet constituera une première entrée en réflexivité. Dans le champ des études théâtrales, le comédien, metteur en scène, professeur au Conservatoire, directeur de théâtre, régisseur, décorateur et éclairagiste Louis Jouvet occupe une place ténue. Les travaux recensés sont essentiellement bibliographiques et l’on ne trouve guère de travaux universitaires traitant de sa vision du théâtre. Or, Jouvet n’a cessé de consigner ses réflexions sur le « système de l’acteur », dialoguant avec Diderot dont il s’est fait à la fois le lecteur et le continuateur. Il représente à cet égard un des acteurs-penseurs du théâtre les plus féconds du xxe siècle, portant attention à la fois à la mécanique interne du métier, mais aussi aux différents apports du son et de l’éclairage au travail de plateau. Hormis une sélection de textes publiés au début des années 1950 (Le Comédien désincarné et Témoignages sur le théâtre, rééd. Flammarion 2009), ses archives sont restées inédites. Le travail d’exégèse de ce vaste corpus qui constitue le fonds le plus important du Département des arts du spectacle de la BnF (notes, textes de conférences, cours, enregistrements sonores, carnets de régie, croquis, correspondance, etc.) prendra la forme d’un dialogue entre les chercheurs et les acteurs (comédiens de la Comédie-Française, étudiants de l’ENS Lyon, élèves du Conservatoire national d’art dramatique de Paris, metteurs en scène), afin de mettre cette « pensée de l’acteur » à l’épreuve du plateau.

L’enquête associera travail d’édition, de diffusion et rencontres sur l’actualité possible des textes de Louis Jouvet. Voir ci-dessous, le § Manifestations.

1.2. Autour du plateau : ethnographies de la scène.

L’heure est à la « pluridisciplinarité », qui devient un réquisit quasi obligé pour les demandes de subventions, le théâtre étant censé ne pouvoir survivre et être actuel que s’il s’ouvre (danse, vidéo, musique, cirque, etc.). Il en résulte une sous-définition du métier et surtout des contraintes et des possibilités propres à la mise en espace et en temps scénique (que le lieu soit une scène ou un lieu quelconque). Là aussi un bilan, à partir de l’analyse des modes concrets de faire, au-delà et parfois en contradiction avec les projets et les esthétiques affichées, est requis. Il ne s’agit pas de définir une « essence » de la création théâtrale, mais d’explorer la réalité, considérée dans son dynamisme, des propositions concrètes. Là encore, la perspective sera comparative, dans une comparaison qui ira bien au-delà du seul milieu du théâtre, dans une comparaison des métiers. Le thème portera moins sur la question bien connue des homologies entre création artistique et innovation dans l’ensemble des professions (de l’industrie, de l’économie en général ou de la recherche) – ce thème étant déjà très rebattu –, que de se demander comment on travaille, avec, notamment, quel rapport au temps, quel rapport entre pratique, contexte et résultat, dans différentes professions.

Pour répondre au principe de base selon lequel toute parole qui s’énonce, dans le cadre du Collège de Théâtre, se doit d’être une parole du dedans, il serait pertinent que des doctorants ou postdocs du Labex participent aux rendez-vous réguliers que Les Bernardines posent hors tout système de production et consacrent à l’expérience et à la rencontre d’artistes : Le Festival Les Informelles et les Laboratoires de recherche européens. Les chercheurs doctorants assisteront en tant qu’observateurs ethnographiques, à la série de ces manifestations, dans une interaction suivie avec les artistes ; il n’est pas nécessaire que ces jeunes chercheurs soient des spécialistes du « monde de l’art », le propos est bien celui d’une ethnographie de la création.

Les Laboratoires TRY ANGLE et le Festival Les Informelles sont en ce sens un formidable creuset expérimental propice à l’analyse et à l’étude.

En relation avec des expérimentations théâtrales à Marseille, sont prévues des « résidences de chercheurs », devenus observateurs de spectacles en train de se faire, et des rencontres associant l’ensemble des parties prenantes : artistes, politiques, critiques, chercheurs, praticiens d’autres métiers. Voir ci-dessous, le § Manifestations.

2. Pratiques institutionnelles : effets des récentes réformes sur la création

Il s’agit de revenir sur les effets de la réorganisation du théâtre en France depuis les réformes initiées par André Malraux puis par Jack Lang sur le travail concret, c’est-à-dire non pas tant d’analyser le sous-système social de la production théâtrale pour lui-même, dans l’évolution de ses fonctionnements (et dysfonctionnements), que de mesurer les effets induits par les réorganisations successives des institution, avec la constitution de lieux « lourds », à la fois administrativement consolidés et fortement personnalisés, sur les pratiques artistiques, avec notamment les questions de temporalité, dans le rapport entre conception et soumission des projets et travail effectif (de préparation, de répétition, de spectacle), de définition des métiers. Un accent sera mis sur les questions de formation : qu’est-ce qui est transmis aux jeunes acteurs, metteurs en scène, etc., avec quelles représentations sous-jacentes des métiers ? Les différences entre formations au théâtre et formations à la musique dans les Conservatoires seront analysées.

La perspective sera comparative (les Bernardines ayant une longue tradition de travail et d’accueil international), Voir le § Manifestation.

Objectifs

Le but est par un travail à la fois scientifique d’analyse de corpus textuels et dynamique, dans une interaction commentée avec des artistes lors de créations théâtrales en train de se faire, de parvenir, d’une part, à une saisie plus adéquate de la formation des pratiques théâtrales et, de l’autre, de parvenir à un état du théâtre actuel, de ses potentialités en construisant un point de vue nouveau qui échappe à la répartition habituelle des rôles : art, critique, administration et politique, recherche, de manière à renouveler les critères d’appréciation des productions et de leurs nouveautés.

Partenaires extérieurs au Labex CAP : Théâtre des Bernardines, BnF (Département des arts du spectacle), Cinémathèque, Ina, Comédie-Française, Théâtre de l’Athénée.

Membres de l’équipe : Pierre Judet de la Combe (CRIA/Ehess), Karine Le Bail (CRIA/Ehess), Denis Thouard (CRIA/Ehess), Heinz Wismann (CRIA/Ehess), Patricia Falguières (CRAL/Ehess), Denis Guénoun (université Paris-Sorbonne, Paris IV), (Jean-Loup Rivière (ENS Lyon), Christian Biet (université Paris Ouest-Nanterre), Jean-Louis Besson (université Paris Ouest-Nanterre), Eve Mascarau (université Paris Ouest-Nanterre).