Micro-projets

Enseigner l’invention et la création dans les arts et les techniques

Résumé

Le programme collectif de recherche « Enseigner l’invention et la création dans les arts et les techniques » s’inscrit dans le prolongement de diverses enquêtes portant sur l’enseignement de l’architecture et des techniques réalisées par des chercheurs de deux Ecoles d’architecture parisiennes, de l’EHESS et du CNAM, de même que sur plusieurs réflexions développées autour des écrits d’artistes-professeurs et des archives de l’invention.

Son objet est de saisir, à travers les méthodes et les supports pédagogiques, les processus d’invention et de création en eux-mêmes. L’hypothèse principale étant que l’enseignement est un terrain privilégié d’étude de l’invention et de la création, parce qu’il est le lieu où les pratiques, les méthodes et les modèles inventifs sont explicités pour réaliser l’objectif de transmission, mais aussi parce qu’il permet de saisir ces processus dans leur double dimension individuelle et collective.

Le parti fort du programme consiste à confronter différentes manières de faire et d’enseigner « le projet »  dans le domaine technique et dans le domaine artistique. D’où la présence conjointe des termes de « création » et d’« invention » propres aux champs artistique et technique. Ce programme a donc pour spécificité de réunir des chercheurs spécialistes des techniques, de la technologie, de l’art et de l’architecture, mais aussi des praticiens actifs dans ces domaines : architectes, designers, restaurateurs et conservateurs.

Contexte et enjeux

L’enjeu est d’éclairer les pratiques actuelles de l’enseignement. La multiplication récente de bi-cursus associant des disciplines distinctes (tels qu’historien d’art-restaurateur ou architecte-ingénieur par exemple) invite plus que jamais à examiner dans leur cadre institutionnel les principes paradigmatiques fondateurs des différentes pédagogies de la création et de l’invention, à étudier leurs relations dialectiques, leurs hybridations et leurs mutations. Dans le contexte d’une généralisation de l’image animée et de l’imagerie numérique, la mutation des outils de représentation, de conception et de diffusion, née du succès rapide de l’informatique, qui remet en cause le cœur même de l’apprentissage des arts et des techniques, invite également à une telle enquête.

L’un des objectifs attendus de ce programme est donc d’examiner les méthodes et les supports mis en place pour favoriser le processus de création et d’invention entre individus et systèmes collectifs tant dans le cadre d’institutions techniques (école d’ingénieurs, instituts techniques, écoles d’arts et métiers) qu’artistiques (écoles d’architecture, de design, de restauration).

Etat de l’art et caractère novateur du projet

Qu’elle porte sur les disciplines, les institutions, les personnels, les supports, les politiques, les conditions économiques ou la société, l’histoire de l’éducation est devenue un champ de recherche actif et prolifique depuis la fin des années 1970. Elle a donné lieu à la construction de nombreux outils de travail (bibliographies, revues, guides archivistiques), à l’organisation de multiples manifestations (séminaires, colloques) et a produit beaucoup de publications (thèses, revues, ouvrages) grâce notamment aux travaux du Service d’histoire de l’éducation. Depuis 2003, l’enseignement supérieur a fait l’objet d’un programme de recherche de grande ampleur qui s’inscrit dans la double filiation d’une sociologie des professions progressivement instruite dans les années 1980 et, plus récemment, d’une histoire interdisciplinaire des savoirs initiée par le CNRS et le Ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. De grandes enquêtes prosopographiques ont été diligentées pour identifier et connaître les corps de professeurs sur l’ensemble du territoire français. Des premiers guides de recherche sur l’histoire de l’enseignement commencent à paraître. On dispose désormais d’études monographiques pour un grand nombre d’institutions. L’enseignement technique a fait dans cet ensemble l’objet d’une attention particulière, certains projets visant à examiner conjointement l’enseignement scientifique et l’enseignement technique.

Par rapport à ces approches, l’aspect novateur du projet réside d’abord dans la création d’un point de rencontre, en termes de problématiques et de méthodologie, entre l’étude des méthodes heuristiques propres aux enseignements artistiques et aux enseignements techniques. L’apport se situe également au niveau des objets d’étude. Dans l’ensemble des travaux cités, on peut dire que les acteurs, les institutions et le contenu des cours ont été beaucoup mieux étudiés que les méthodes d’enseignement en elles-mêmes. Et parmi ces méthodes, les cours magistraux sont mieux connus que les enseignements sous forme d’« ateliers », de travaux dirigés, de « démonstrations », de « manipulations » et de visites. Or ces types d’enseignements sont essentiels pour appréhender les processus de transmission des méthodes inventives dans les domaines artistiques et techniques. On sait peu de choses de la manière dont se déroulaient et se déroulent les « studios » ou « ateliers » où s’enseignent la « conception », qu’il s’agisse d’institutions comme les Écoles d’architecture, les Écoles de design ou les Écoles des Beaux-arts ; quels étaient et quels sont les rapports entre le professeur et les élèves et entre les élèves eux-mêmes. En architecture ce sont paradoxalement les enseignements les plus conformes au modèle universitaire (cours magistraux) c’est-à-dire les moins centraux, qui ont attiré l’attention des historiens et des sociologues (cours de théorie ou enseignements associés à l’architecture comme la géométrie, la sociologie, ou l’histoire, etc.). Les traces écrites rares, indirectes et fragmentaires expliquent en partie ces choix.

Il en va de même pour les « supports pédagogiques » utilisés pour favoriser les processus de création et d’invention. On peut dire que l’étude des manuels, des traités, des manifestes ou autres textes à caractères artistiques ou techniques ont été privilégiés par rapport aux supports de cours à destination des professeurs ou des élèves (notes de cours des enseignants, sujets d’exercice, etc.) et en particulier les documents graphiques. C’est ainsi par exemple que les textes de Kandinsky sont souvent vus comme des manifestes ou des écrits d’artiste, tandis qu’ils sont le fruit de dialogues avec des collègues et des disciples de l’artiste. L’exemple des textes et des dessins liés à l’enseignement de l’architecture est de ce point de vue très instructif. Les cours de théorie de la composition ont été principalement examinés à partir de traités ou d’articles publiés et non des planches graphiques, des dessins exécutés au tableau,

ou des maquettes montrées lors des leçons. On sait pourtant que les cours peuvent pendre, par ce qui est montré, grâce à l’emploi d’objets matériels ou virtuels tels que les images, les maquettes ou les outils, une orientation plus ou moins pratique, servir à éduquer le regard, « apprendre à voir », autrement dit, transmettre un savoir ni par l’oral ni par l’écrit, mais « par les yeux ». L’examen de la place faite à différentes périodes aux dessins et aux images ou autres objets médiateurs entre la description verbale et la réalité permet pourtant de repérer des évolutions fondamentales comme le développement d’approches plus abstraites, ou au contraire plus matérielles.

On peut faire la même remarque à propos de la transmission orale qui est en règle générale largement délaissée au profit de la transmission écrite. Dans l’enseignement en « atelier » le professeur face à son, ou ses élèves, n’invente pas son mode d’enseignement, quelles que soient les singularités de ses motivations. Il s’insère dans un cadre d’activité marqué par des règles qui sont souvent tacites. L’analyse des « cadres » de cette expérience collective reste à mener dans bien des institutions. Ce qui suppose que des études sociologiques et ethnographiques y soient conduites. L’autorité liée à la parole et à la personne du professeur, les relations interpersonnelles, l’interaction découlant du face-à-face professeur-élève, le processus de mimétisme sont autant de thèmes à développer. L’observation de la transmission des méthodes inventives à partir de ce que font les acteurs, c’est-à-dire à partir de l’activité même des professeurs et des élèves et non de ce qu’ils pensent ou disent penser, reste largement à entreprendre.

Ce manque d’intérêt pour des modes d’enseignement basé sur l’apprentissage, les documents graphiques et matériels et la place de l’oralité s’explique en partie par le caractère éphémère et complexe de ces objets d’étude. Ce qui se dit, se fait, se dessine, se construit, les manipulations, les gestes, les mouvements du corps ne laissent souvent que des traces fragmentaires. Il faut les reconstruire à partir de sources indirectes, rassembler laborieusement des ensembles de dessins, d’objets, de cahiers, d’enregistrements, d’écrits divers (notes de cours, récits autobiographiques, etc.) dispersés  et mal catalogués (collections des Musées, des Ecoles, documents d’archives, etc.). Le travail de rassemblement, de recensement et de classement de ces corpus est un des objectifs de cette enquête. Il nécessite à l’évidence une collaboration étroite entre des conservateurs et des chercheurs.

 

Séminaire 2013

Séminaire 2014