Micro-projets

Dessin et Temps présent :
Pour une génétique de l’en cours et de l’inachevé

Résumé

Parce que le dessin, comme la parole est une matière vive qui parle de l’Actuel, la problématique historienne et créative consiste en l’engagement d’un dialogue entre dessin et histoire du temps présent non seulement pour définir les instances de présence de l’objet graphique, retenu comme notation et langage dans le champ élargi des disciplines et processus créatifs, mais encore pour comprendre son évolution, son écosystème par le prisme évolutif des techniques de représentation.

Autour de l’histoire du temps présent

Associer le dessin à l’histoire du temps présent en le posant comme un langage, donc une interprétation de l’avant hier intéresse. Considérer que le «graphem», en imagination, en construction, en aboutissement peut participer à la lecture de processus historiques inaboutis et inachevés lorsque, lui‐même, en substance, est «en devenir», suggère une mise en abîme susceptible d’interroger les historiens autant que les créateurs.

L’historien Henry Rousso le rappelle dans son ouvrage qui vient de paraître chez Gallimard (cf. La Dernière catastrophe), l’histoire du temps présent a pris aujourd’hui une place sans commune mesure dans l’espace public comme à l’Université. A cela, plusieurs raisons : la mémoire et le patrimoine ont envahi l’espace public et scientifique ; le témoignage a pris l’allure d’un impératif social et moral ; la justice temporelle s’est muée en tribunal de l’histoire pour juger de crimes politiques vieux de plusieurs décennies mais dont l’après‐coup continue de cheminer dans notre présent. Le donné est reçu. Mais mesure‐t‐on pour autant le revirement qui se joue ici ? Car le passé n’est plus cet ensemble de traditions à respecter, d’héritages à transmettre, de connaissances à élaborer ni de morts à commémorer ; c’est un constant «travail» de deuil ou de mémoire à entreprendre, tant s’est enracinée l’idée que si le passé doit être arraché des limbes de l’oubli, seuls des dispositifs publics ou privés peuvent l’en exhumer, avec ou sans l’aide de l’historien. Tel est le «présentisme» : devenu un problème à résoudre, et désormais un champ de l’action publique, le

passé ‐ et singulièrement le passé proche, celui des dernières catastrophes en date ‐ n’est pas oublié, il est constamment mobilisé et reformulé selon les urgences du jour. L’exigence de vérité propre à la démarche historique s’est muée en exigence sociale de reconnaissance, en politiques de réparation, en discours d’excuses à l’égard des victimes. La question de la contemporanéité n’est pas nouvelle, l’urgence épistémoloqique autour de « comment écrire une histoire en train de se faire ? » est rectrice. Comment mettre à distance la proximité apparente ? Comment se battre sur deux fronts à la fois ‐ celui de l’histoire et celui de la mémoire, celui d’un présent que l’on ne veut pas voir passer et celui d’un passé qui revient hanter le présent ? La nouvelle histoire du contemporain, toute entière inscrite dans cette tension, est plus que jamais marquée par l’incertitude, l’instabilité et l’inachèvement.

Autour du dessin contemporain

Les dessins/notations n’ont pas d’instances de recherche et les praticiens eux‐mêmes, souvent, les considèrent comme des « jetables », ne les interrogent pas comme des matériaux montrables ou exposables. C’est vrai chez les créateurs, mais à plus forte raison au musée où ils demeurent trop souvent sollicités au seul titre de l’illustration, de la documentation connexe ou de l’outil d’authentification. Sa part sociale, cognitive et créative est de fait masquée par une fonction utilitaire proche de celle du brouillon. Si la génétique littéraire a aidé l’avant‐texte à se doter d’un statut, la qualification/désignation du capital symbolique du dessin demeure incertaine.

Pourtant, depuis le coude des années 2000, des changements forts interviennent avec l’arrivée des outils paramétriques et numériques, influençant, en épaisseur, la conception du graphe. Aussi, qu’en est‐il de la notion de « croquis » lorsque celui ‐ci intègre, au plus près, la chaîne de production? Et quid du dessin, généré par un code ou des data ? Comment l’identifier quand il appartient à une suite de traductions formelles entre le code et la machine (fonctions et usages des stéréolithographies ou machines à commande numériques) ?

Avec les schismes technologiques du XXIe siècle, les dessins servent à la conception et au transport de l’idée, à sa communication ainsi qu’aux réalisations physiques inscrites dans l’utilité quotidienne la plus directe. Il intéresse de voir comment « joue » le dessin dans une suite de « traductions » et à quel système de représentation il fait appel.

C’est parce que la notion même de « croquis » et d’esquisse semble subir les effets de la « révolution techno‐digitale » que s’impose une réflexion sur la fonction sociale du dessin, sa reconnaissance dans le processus de création, son interprétation par les historiens, ses pratiques par le créateur, ses usages dans le périmètre du musée.

Cette série d’interrogations est à relier directement aux qualifications de «l’en cours, et de l’inachevé », thématique fondatrice dans les processus créatif contemporains, à retrouver chez les créateurs, autour des « FabLab », dans le design et en art mais aussi dans les questionnements qui mobilisent les historiens présentistes.

Agnès Callu, historienne chargé d’un séminaire de recherche sur « L’épistémologie du dessin » (CNRS‐IHTP/ENC), conservateur du Patrimoine au musée des Arts décoratifs, responsable du département des Arts graphiques et Claire Malrieux, plasticienne issue de l’ENSBA, occupant la chaire de Dessin à l’ENSCI, travaillant à un « Atlas du Temps Présent », projet de dessin sur les possibilités de représenter l’Actuel, sont les porteuses de ce projet à la confluence de l’interprétation et de la création, de la théorie et de la production.

 

Membres de l’équipe :page1image4592

‐ENC : Jean‐Michel Leniaud, Agnès Callu, Philippe Plagnieux, Elisabeth Parinet

‐Paris I (HICSA) : Philippe Dagen

‐INHA : Philippe Sénéchal

‐EPHE (HISTARA) : Jean‐Michel Leniaud, Jean‐Miguel Pire, François Queyrel

‐CRAL (Centre de recherche sur les arts et le langage, EHESS‐CNRS) : Jean‐Marie Schaeffer, Jacqueline Chénieux‐Gendron, Eric Michaud

Séminaire de recherche « Dessin et Temps présent : Pour une génétique de l’en cours et de l’inachevé »