Événements

Frontière(s) et échanges artistiques

Journée d’étude

Vendredi 7 juin 2013 de 9h à 18h
Lieu : INHA, Salle Jullian, 2 rue Vivienne. 75018 Paris

L’émergence des artistes non occidentaux sur la scène de l’art global et leur prise en compte dans le calendrier des grandes institutions culturelles ont progressivement bouleversé la cartographie artistique de la fin du XXème siècle. Les années 1990 sont à l’origine d’un décloisonnement des pratiques artistiques par la naissance de plusieurs biennales et festivals dans les zones dites périphériques. Avec l’ouverture des scènes artistiques nationales, un discours inclusif sur la mondialisation se heurte à une politique des frontières exclusive.

L’historiographie portant sur la circulation des artistes contemporains procède d’une méthodologie qui ne considère pas la frontière comme un agent à part entière. Celle-ci apparait comme un arrière plan du cadre général des transferts culturels. Elle deviendrait alors théoriquement indépendante de la configuration des cartographies artistiques. Dans le contexte de la mondialisation culturelle, de changement social, d’évolution des scènes et des langages artistiques, l’histoire de la frontière mérite d’être écrite non en tant qu’objet mais en tant que sujet.

Il s’agit d’étudier le double mouvement qui mène d’une conception empirique de la frontière vers une abstraction de celle-ci. C’est l’objectif que se fixe cette journée d’études. Dans un premier temps, la frontière sera considérée dans sa dimension consciente, comme construction géographique concrète par des acteurs de l’action culturelle. Dans un second temps, la frontière sera appréhendée dans sa dimension inconsciente, comme processus autonome qui agit sur les représentations, les constructions identitaires et l’histoire de la mondialisation artistique. Quel est l’impact des discours subalternistes sur la configuration des frontières artistiques ? En quoi l’histoire de la frontière nous enseigne-telle sur les trajectoires des mondialisations ?

Programme

9h. Philippe Dagen, professeur, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Directeur du Labex CAP : Introduction

9h30. Fanny Drugeon et Malick Ndiaye : Présentation

« cARTographie »

10h. Paul Ardenne, maître de conférences à l’Université Picardie Jules-Verne (Amiens) : L’art dans le prisme de la frontière, et inversement

Dans un monde globalisé, la notion de « frontière » est en principe obsolète. On sait combien, en réalité, il n’en est rien. La situation dans laquelle nous vivons, eu égard à la « frontière », nous met en face d’un paradoxe. Jamais les biens, les marchandises et les capitaux n’ont autant voyagé. Mais jamais les hommes, dans le même temps, n’ont ressenti avec autant d’acuité l’existence de « frontières », et leur persistance non-amendable. Cette thématique, les artistes plasticiens s’en sont saisi, largement. Cette conférence en rend compte.

11h15. Projection du film de Samuel Fosso tourné dans la galerie de Jean-Pierre Patras. Cette performance artistique de Samuel Fosso est une réponse politique qui questionne la circulation des œuvres et des artistes issus des pays du sud. Avant d’être un artiste, l’Africain serait-il d’abord un futur immigré clandestin, un sans papier ? (Présenté par Pascale Obolo)

Table-ronde, invités :
Catherine David, historienne de l’art et commissaire d’expositions
Emmanuel Lincot, fondateur de la Chaire des Etudes Chinoises Contemporaines à l’Institut Catholique de Paris
Quel sens donner à la frontière dans l’économie des œuvres qui nous sont données à voir en Chine ? Tenter d’y répondre, c’est s’intéresser aux fondements imaginaires d’une mouvante identité qui s’inscrit aujourd’hui dans le contexte d’une tradition réinventée. Au centre de ce processus créatif, émerge la figure ; image charnière née d’une culture qui redécouvre les ressorts de sa propre universalité.

Jean-Claude Moineau, théoricien de l’art
La globalisation en cours (qui n’est pas un processus exclusivement économique mais un processus d’emblée « global ») ne s’en est pas moins accompagnée, dans le « monde de l’art » (étendu désormais à l’échelle de la planète entière) comme dans les autres « mondes » (si tant est, déjà, que les frontières entre ces différents mondes demeurent en place), du renforcement de certaines frontières, voire de la constitution de « nouvelles frontières », tant géographiques qu’identitaires, de nouvelles identités (telles les notions d’art africain contemporain, d’art iroquois…), avec l’imaginaire qui s’attache à toute frontière, à toute identité, tant pour ce qui se situe de l’autre côté de la frontière que pour ce qui se situe de ce côté-ci de la frontière (comme dans le cas de l’imaginaire national). Non qu’il y ait là une quelconque résistance (de type identitaire) à la globalisation, c’est la globalisation elle-même qui, tout comme, sans doute, il en a toujours été de la prétention à l’universel, entretient, renforce, déplace, génère… les frontières.

Simon Njami, commissaire d’expositions
Pascale Obolo, cinéaste / rédactrice en chef de la revue Afrikadaa
Présentation de la revue Afrikadaa et témoignage sur les limites de la frontière cinématographique à travers mon expérience sur un projet de film en Laponie qui est resté au stade de repérage, pour cause de censure. « Le rôle du cinéaste africain n’est pas de tourner un film en Laponie, mais de faire des films de propagande sur l’Afrique misérabiliste.» Peut-on décoloniser les esprits par le cinéma ?


« Déplacements »

14h30. Conférence de Nathalie Heinich, sociologue, directrice de recherche au CNRS. Membre du CRAL : Le paradigme de l’art contemporain et l’expérience des limites
L’art contemporain est un paradigme artistique, qui possède ses propres règles. Parmi celles-ci, la transgression des frontières, ou l’expérience des limites, est une condition fondamentale, notamment par rapport au paradigme moderne. Il s’agira ici d’explorer quelques-unes des frontières séparant art moderne et art contemporain.

15h45. Table-ronde, invités :
Jean-Philippe Aka, directeur de la Heartgalerie
La mondialisation de l’art reconfigure les circuits internationaux et ses acteurs. La multipolarisation des plates-formes de qualité fait émerger des praticiens de l’art locaux engagés dans les débats de leur temps. Cette dynamique récente dans l’histoire et insaisissable pour l’instant reste à être définie par les théoriciens de l’art.
Le marché, quant à lui, est en mutation très avancée. Si à terme, pour saisir et intégrer cette donne, des spécialisations par pratiques, secteurs géographiques sont inéluctables, un petit groupe/une minorité parvient à se retrouver sur les scènes des différents continents.
Le constat est clair : l’influence et l’expertise occidentale restent prégnantes et se démarquent. Cependant, le risque de voir se répandre à différents points du globe les mêmes esthétiques et pratiques semble se confirmer.

Omar Berrada, codirecteur de la résidence d’artistes et de traducteurs Dar al- Ma’mûn, Marrakech.
Alexia Fabre. Conservatrice en chef et directrice du MAC/VAL
L’origine de la création du MAC/VAL, son essence même, portent l’empreinte des questions de dépassement des frontières et de déplacement. En effet, la collection s’est fondée en grande partie sur la présence dans le Département du Val de Marne d’artistes étrangers, souvent réfugiés politiques, et accueillis depuis le début du XXe siècle ; ainsi Julio Gonzales est à l’origine de cette communauté dont firent partie Hans Hartung, Antonio Segui, Julio Le parc …
La création, comme l’implantation du musée, procèdent également de ce projet de faire dépasser les « frontières de l’art », en destinant ce projet à ceux qui vivent à Vitry-sur-Seine et en espérant créer une dynamique qui ferait se déplacer aussi son public traditionnel au-delà du périphérique.
Déplacer les habitudes, changer le regard de certains sur l’art, dessiner une nouvelle cartographie de l’art sont aujourd’hui le projet artistique du musée. Sa collection est en effet centrée sur l’art en France : comment suivre sa réalité à l’heure du nomadisme des artistes, à l’heure où les frontières sont plus administratives que réelles, en invitant par le biais des résidences les artistes étrangers à venir enrichir notre territoire de leur regard. Dès lors le sujet même de territoire est posé.

Joël Riff, artiste et commissaire d’exposition
Avant tout, l’intitulé de cette rencontre invitera à affirmer ma curiosité, consistant à vivre l’actualité en me déplaçant là où elle se trouve, pour mieux en partager l’expérience sensible. Concrètement, cet engagement donne lieu à des vadrouilles chevaleresques toujours imprégnées d’exotisme, qu’il s’agisse du treizième arrondissement, d’un recoin provincial ou d’une métropole indienne. Ce sera l’occasion de révéler des éléments logistiques de mon organisation, listes de lieux, nombreux plans et agendas exploités.
Dans ce cadre, je pourrai également évoquer ma pratique curatoriale systématiquement motivée par l’Outre. Cette énergie du déplacement, du dépassement, a jusqu’alors été incarnée en trois cycles d’expositions. Outre- Forêt fantasme l’évolution de paysages fantastiques croissant au-delà de la forêt périphérique qui ceint notre capitale. Outrecuidance dépasse une étymologie arrogante et nous porte vers une confiance permettant à celui qui en jouit, de surpasser ses acquis pour viser l’incroyable. Outresol invite à une plongée sous nos pieds, pour devenir le géologue d’une grotte aux merveilles, dont l’expérience parcellaire approfondit par la déambulation la question d’une expérience interrompue.